La malédiction de la connaissance en pédagogie vocale

Emmanuelle Trinquesse |  31 juillet 2020 |  , ,

La malédiction de l'expert / de la connaissance 


Lorsque j'observe des profs de chant donner des cours et même lorsque j'observe mes propres cours de chant je constate régulièrement certains points qui me laissent à penser que nous sommes parfois victimes de la malédiction des experts, la fameuse malédiction de la connaissance.

Cette malédiction rend nos cours bien moins efficaces et crée une distance entre nous et nos élèves.

Distance qui peut même quelquefois conduire à une impasse pédagogique.

L'élève ne comprenant plus le prof, le prof ne comprenant plus l'élève.

Un monde peut alors se créer entre les deux et le dialogue s'en trouve rompu.


Mais qu'est-ce que la malédiction de l'expert ou la malédiction de la connaissance ?

C'est un biais cognitif qu'on retrouve très fréquemment en pédagogie, quelque soit la discipline.

L'expert, celui qui détient la connaissance et l'expérience, suppose, de manière inconsciente, que son élève possède les mêmes connaissances.

Par exemple en pédagogie vocale utiliser le terme larynx peut sembler pour le prof tout à fait normal tant il le connaît et l'utilise depuis longtemps, très longtemps parfois.

Ce terme, larynx, fait parti de son vocabulaire courant, comme voiture ou vélo.

Inconsciemment il pense que son élève connaît cette terminologie tant elle lui semble commune.

Et ne pense pas à en donner une définition claire et concise.

L'élève évidemment se rendant compte que le prof utilise ce terme comme s'il devait le connaître n'ose pas toujours lui demander ce que cela signifie.

Le prof lui répète alors très naturellement « abaisse davantage ton larynx ».

L'élève ne comprenant absolument pas la consigne, et n'étant d'ailleurs pas capable de la réaliser même s'il l'avait comprise, se trouve démuni, se sent parfois même un peu nul de ne pas avoir les mêmes codes que son prof.

Petit à petit le dialogue se trouve rompu, c'est l'impasse pédagogique.

L'élève n'est plus très motivé, le prof ne comprend pas bien pourquoi il ne progresse pas plus vite.

Pour information si vous vous posez la question le larynx est un ensemble de cartilages, se trouvant dans le cou, au niveau de la pomme d'Adam chez les hommes. C'est le lieu où les cordes vocales se trouvent. C'est ce qu'on appelle parfois la boîte vocale, c'est là, dans le cou, que né le son.


Cette malédiction de la connaissance est-elle spécifique à la pédagogie ?

En tant que kiné je connais aussi très bien cette malediction de la connaissance.

Elle est fréquente dans le milieu médical et para-médical.

Petite anecdote récente illustrant bien ce propos je trouve :

Je me suis récemment fais de méchantes fractures, au genou et à l'épaule.

Mon ami m'accompagnant chez le chirurgien m'a posée une question qui m'a en quelque sorte inspiré cet article.

Après 10 minutes de consultation en repartant mon amoureux me dit « t'as compris un truc à ce qu'il nous a raconté j'imagine ? »

Moi « oui il a dit que j'avais des fractures comminutives de l'humérus proximal, trochin et trochiter »

Lui s'amusant de la situation même s'il semble inquiet par le diagnostic « super vous parlez la même langue… Tu traduis ? »

Moi réalisant la malediction de la connaissance qui se jouait ici : « ah j'ai des fractures avec plusieurs fragmente au niveau de l'épaule… »

Mon ami est scientifique et j'ai supposé inconsciemment qu'il connaissait ce vocabulaire…


Une question de vocabulaire ?

Mais dans la malédiction de l'expert, ou de la connaissance, il n'y a pas que le choix du vocabulaire qui est en jeu.

Le professeur ne se rappelle en effet pas toujours par quel processus il a dû passer pour apprendre à faire tel ou tel son.

On oublie facilement les efforts qui ont été nécessaires pour progresser.

Ou du moins avec le temps on les minimise.

Alors parfois il n'est pas facile pour un prof de comprendre que son élève ne progresse pas plus vite, ne trouve pas ce placement recherché plus rapidement.

Ou perde le geste pourtant nouvellement découvert dès qu'une consigne est ajoutée.

Une certaine impatience peut alors se manifester.

Le professeur peut par exemple considérer comme acquis un nouveau savoir faire qui mériterait pourtant d'être approfondi pour être petit à petit automatisé.

Le prof a beau répéter la même chose à l'élève les progrès se font parfois attendre…


L'adaptation pédagogique 

Le problème peut aussi venir justement du fait que le prof répète la même chose, et ne perçoit pas que sa manière de transmettre n'est pas adaptée aux besoins et au niveau de l'élève.

Que son élève a besoin de temps pour intégrer ses nouveaux savoirs faire.

Ou d'autres chemins pour découvrir ses possibilités vocales.

Je me souviens d'une Master Classe lors d'un congrès international qui avait quelque peu mal tournée.

Le prof cherchait à obtenir de son élève un son bien particulier.

Il lui répétait en boucle : « couvre plus ton son, couvre plus ton son ».

L'élève y mettait toute la bonne volonté du monde, essayant de comprendre ce que le prof voulait lui faire faire.

Mais les deux ne se comprenaient hélas pas, le prof s'agaçait un peu, l'élève semblait paniqué de ne savoir comment répondre aux demandes de cet expert reconnu.

Le prof cherchait certainement à obtenir un son qui sonne plus grave.

Il aurait pu utiliser des images mentales, des métaphores, le mimétisme ou d'autres astuces pédagogiques pour contrer cette malédiction.

Ou simplement s'assurer que son élève comprenait ce qu'il entendait par « couvrir le son ».

Trouver de nouvelles stratégies s'avèrent parfois indispensables.

Savoir se remettre en question aussi.

C'est ça aussi être prof, savoir s'adapter et réajuster son contenu pédagogique.

Mais voilà la plupart des profs ne connaissent pas cette malédiction, ce biais cognitif.

Ils n'ont tout simplement pas conscience de pouvoir en être victime..


Connaitre la malédiction de la connaissance peut nous en protéger ? 

Connaître ce biais minimise certainement les risques de le subir oui même si honnêtement plus on est expérimenté en tant que prof plus il est présent malgré nous.

Je sais en être victime parfois, comme avec mon ami, et je fais de mon mieux pour ne pas tomber dans le piège.

Je reste attentive au vocabulaire que j'emploie, j'essaie de proposer plusieurs manières d'expliquer la même chose…

Je demande à mes élèves si les consignes, les explications sont suffisamment claires…

J'essaie de me souvenir qu'un apprentissage moteur prend du temps et qu'il est nécessaire de se laisser ce temps.

Mais malgré mes efforts soyons honnête la malédiction de l'expert peut parfois se faire sentir.

J'explique alors bien volontiers à mes élèves que j'en suis victime et que si j'emploie des termes qu'ils ne comprennent pas ils peuvent me le signaler immédiatement.

Ils ont le droit de me poser des questions, de m'interrompre, je suis là à leur service.

J'essaye tant que faire se peut de créer un climat de confiance et de sécurité.

Si je vois également que mon élève semble un peu perdu je prends le temps d'essayer de comprendre dans ma pédagogie ce qui n'a pas fonctionné.

Bien malgré moi je suis victime de cette malédiction mais je fais de mon mieux pour qu'elle impacte au minimum le contenu de mes cours ou de mes formations.

Mais mon enthousiasme débordant je le sais peut me rattraper.

Et quand je m'emballe je sais recommencer à jargonner, à prendre des raccourcis ou à aller tout simplement trop vite.

Dans la formation pour les profs de chant nos discussions sont parfois passionnantes et je ne veux pas non plus toujours me freiner.

Car c'est aussi dans ces moments que les échanges peuvent être encore plus profonds et enrichissants.

Il s'agit juste sans se brimer d'y rester vigilant…

En tant qu'élève avez-vous déjà vécu ces moments ?

Et en tant que prof ou qu'orthophoniste connaissiez-vous ce biais cognitif ?

J'ai hâte de lire vos retours dans les commentaires

Très bonne journée

Pour en découvrir plus...

L'hydratation : l'arme secrète contre la fatigue vocale

24 août 2019 |  , , , , ,

Voix et hydratation : l'arme secrète contre la fatigue vocale

Peut être avez-vous l'impression qu'il vous faut faire trop d'efforts quand vous utilisez votre voix ? I

Peut être trouvez-vous que vous avez des tensions voir des douleurs musculaires après avoir utilisé votre voix ? 

Conseils d’hygiène vocale

28 août 2013 |  , , , , , , , ,

Voici quelques trucs, astuces, conseils pour prendre soin de votre voix, la garder en bonne santé et optimiser vos capacités vocales…

  • avoir un prof compétent et bienveillant qui vous permet d’acquérir une technique vocle juste… Bah oui quoi ça compte…
  • au quotidien privilégiez des boissons à température ambiante en évitant, si possible, les boissons gazeuses et le lait pour certains (et l’alcool…)
  • avant et pendant l’utilisation de votre voix, répèts, concerts, cours, travail perso, il est conseillé de boire beaucoup d’eau encore une fois à température ambiante (l’hydratation est optimale sur les cordes vocales entre 24 et 48 h après que vous l’ayez bu…)
  • si vous avez la gorge sèche ou des mucosités résistantes des inhalations peuvent réellement vous aider
  • limiter tant que faire se peut le tabac… Eu oK j’enfonce des portes ouvertes ! Mais attention pas question d’arrêter de fumer quelques jours avant une date capitale… En effet les mucosités qui se détachent progressivement troubleraient vos sensations vocales.
  • si vous êtes chanteurs dans les musiques actuelles apprenez à régler vos niveaux vous-même et mieux encore achetez-vous un retour casque… De très nombreux forçages vocaux sont la conséquence d’un très mauvais retour lors des répètes ou des concerts
  • chanter vos morceaux dans une tonalité appropriée !!! D’accord les musiciens ne vont pas toujours être contents mais pour vous c’est indispensable pour préserver votre voix!!! Pour « faire passer la pilule » apprenez à réécrire les grilles pour les leur donner et ce pas la veille du concert…
  • de même éviter d’imiter la voix des autres en tout cas en puissance et en tessiture, j’en connais qui hélas se sont blessés à trop vouloir chanter comme untel ou untel
  • exercez-vous à la prise de conscience corporelle pour fixer les sensations du geste vocal approprié, et n’oubliez pas que tout votre corps chante et pas seulement votre larynx !
  • dans le même ordre d’idées prenez conscience de votre posture et sachez retrouver la plus appropriée, facilitatrice pour l’émission vocale désirée (je pense tout particulièrement au belting…)
  • il est également très indiqué de traquer les douleurs musculaires quelle qu’elles soient mais tout particulièrement celles du dos et de la région cervicale… En effet des contractures ont une réelle incidence sur la voix chantée. (Je sais toutes ces dernières remarques me sont directement inspirées par mon métier de kiné, mais je vous assure que c’est indispensable… Et de très nombreux cours de chant n’en parle absolument pas…)
  • quand il fait froid gardé une écharpe autour du cou et penser à respirer par le nez, éviter si possible la clim
  • avant une date importante essayer de dormir le plus possible les quelques jours avant
  • si vous vous sentez stressés ou très traqueux apprenez quelques techniques de relaxation et de détente corporelle, rapides et efficaces elles font des merveilles.
  • pratiquer des exos de récupération vocale après une journée intense vocalement, un concert, une répète
  • identifier les 1ers signes de fatigues vocales pour y remédier avant même qu’elle n’apparaisse
  • se laver le nez au sérum phy, selon les besoins tous les jours mais surtout dès qu’un rhume ou autre affection ORL pointe le bout de son nez…

Voilà pour quelques conseils que j’espère utils. Bien sûr on ne peut pas tout faire, une journée ne dure hélas que 24 heures et en plus on dort beaucoup… On est tous différents, apprendre à connaître ses besoins vocaux c’est déjà progresser

La vocologie: entre rééducation vocale et cours de chant…

4 octobre 2013 |  , , , , ,

J’ai très envie de partager avec vous cet article, sous forme de newsletter, de Joana Revis sur le concept de vocologie. Très intéressant et clairement ancré dans cette nouvelle aire vocale développée ces dernières années il nous éclaire sur cette discipline récente qu’est la vocologie. Ingo Titze l’explicite ainsi: « plus que d’entreprendre une « rééducation » en vue de traiter une « pathologie » (la dysphonie), il s’agit de construire, d’améliorer et de renforcer les processus vocaux normaux pour répondre à des besoins spécifiques. » (cité par Joana Revis)

Je laisse un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

S’abonner à la chaine YouTube

Aucun événement n'a été trouvé

lun

13

Sep

Le 13 septembre 2021

Prochaine formation en ligne pour une voix saine et libre

en ligne |  10 commentaires


lun

13

Sep

Du 13 septembre 2021 au 24 juin 2022

Le piano à l’usage des professionnels de la voix

En ligne  |  2 commentaires


Tout afficher